Ce que la loi Blanquer va concrètement changer pour les enfants instruits à domicile

Le couperet est tombé lors des Assises de la Maternelle 2018. Emmanuel Macron a annoncé un projet de loi en procédure accélérée visant à abaisser l’âge de l’instruction à 3 ans. Préparé par Jean-Michel Blanquer et le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, cet amendement de 24 articles améliorerait l’égalité des chances au sein d’une « école de confiance ». Il a été voté cette semaine et doit encore être confirmé par le sénat. Ce qui, entendons-nous bien, représente une simple formalité. Face aux problèmes éducatifs actuels (harcèlements, manque de personnel, crise d’autorité, etc.), cette déclaration nous laisse dubitatifs. Les priorités du Conseil supérieur de l’éducation ne semblent pas en adéquation avec la réalité observée sur le terrain. Plus de 97% des enfants de 3 à 6 ans sont déjà scolarisés. Au final, seuls 26 000 enfants seraient concernés, dont la majorité suivrait des cours à la maison. Les parents IEFeurs se sentent visés par cette armada de modalités pressantes et commencent à s’inquiéter. Alors qu’en est-il vraiment ?

Voici le bilan des débats qui ont eu lieu au sein de l’Assemblée nationale.

 

 

« L’école gratuite, laïque et obligatoire »…pas vraiment

Depuis des mois, nous lisons partout dans les journaux que l’école est désormais obligatoire dès l’âge de 3 ans. Cette affirmation est doublement erronée. D’abord, parce que seul le projet de loi avait été déposé. Ensuite, l’école n’a jamais été obligatoire, c’est l’instruction qui l’est.

« ​ L’instruction obligatoire peut être donnée soit dans les établissements ou écoles, publiques ou privés, soit dans les familles par les parents, ou l’un d’entre eux, ou toute personne de leur choix. »

(partie législative, article L131-2)

Les mots ont leur importance et cet abus de langage pratiqué par nos chers amis journalistes doit cesser. Si vous tendez bien l’oreille, vous verrez qu’ils ne sont pas les seuls à relayer cette fake news. Les hauts-dignitaires, les parlementaires et les fonctionnaires s’en donnent à cœur joie. Cette subtilité prend tout son sens lorsque des parents, comme moi, ont fait le choix de l’enseignement à la maison. Nous ne sommes pas des hors-la-loi, mais bien dans le cadre fixé pas l’Éducation nationale. Une déclaration est envoyée d’une part à la mairie et d’autre part, à la DSDEN. La commune mandate deux personnes pour une enquête sociale bisannuelle. L’EN, quant à elle, effectue un contrôle pédagogique visant à vérifier le niveau scolaire de l’enfant.

 

Des lois de plus en plus restrictives pour l’IEF

D’année en année, des impératifs liberticides émanant des plus hautes sphères de l’État s’amoncellent. L’épée de Damoclès se montre de plus en plus menaçante :

  • 1er coup de frein le 18 décembre 1998.

« Cette instruction obligatoire est assurée prioritairement dans les établissements d’enseignement »

(art. 1 de la loi 98-1165).

  • L’année suivante, limitation de la liberté pédagogique.
  • 2007, enquête sociale effectuée par la mairie élargie aux écoliers suivants des CPC (Cours Par Correspondance). Interdiction pour les parents-instructeurs de se regrouper pour dispenser des cours (sous couvert de la loi sur la prévention de la délinquance).
  • 2011, les inspecteurs académiques doivent pouvoir accéder aux supports et travaux des élèves. Les tests demeurent facultatifs.
  • 2016, les parents doivent se référer à la grille du socle commun de compétences érigée par l’Éducation nationale. Obligation de se soumettre à des évaluations orales et écrites. Suite à deux contrôles insatisfaisants, l’Académie se réserve le droit de procéder à une injonction de rescolarisation dans un établissement.

 

Les 5 mesures phares de la loi Blanquer

  • Un devoir d’exemplarité des enseignants.
  • Un abaissement de l’âge obligatoire de l’instruction revu à 3 ans au lieu de 6.
  • L’obligation de la formation des 16-18 ans en cas de décrochage scolaire.
  • Remplacer les mentions « père » et « mère » par « parent 1″ et parent 2 ».
  • La présence de l’emblème républicain, des paroles de l’hymne national et du drapeau tricolore et européen dans les classes.

 

L’école de la confiance suscite la méfiance

Le ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse s’est auto-congratulé. Quant à moi, maman instructrice, je déplore le vide sidéral d’un tel dispositif qui ne révolutionne en rien le système éducatif français. Pire encore, l’hémicycle était désespérément vide durant les délibérations. Il faudrait commencer par régler l’absentéisme qui gangrène notre organe legislatif avant de s’attaquer aux écoles. De plus, aucune étude n’a été menée pour affirmer ou infirmer que la préscolarisation améliore nettement le niveau scolaire. La Finlande contraint l’instruction des jeunes scandinaves à partir de 7 ans. Pourtant, elle fait partie du peloton de tête du classement PISA de l’OCDE. De quoi rendre septiques les plus optimistes !

Les collectivités se retrouvent prises à la gorge. Elles devront participer aux dépenses de fonctionnement supplémentaires engendrées par les maternelles privées. Le gouvernement promet une enveloppe de 100 millions alors que des écoles rurales ferment pour des considérations budgétaires. Comme quoi, quand on cherche des moyens, on trouve.

Notons que les enfants en situation de handicap sont les grands oubliés de cette loi.

 

Les parents IEF dans le flou

Une zone d’ombre surplombe les conditions d’inspection des 3-6 ans. Il n’existe pas à proprement parler de socle commun de connaissances pour le premier cycle. Alors, sur quoi va se baser le contrôle pédagogique ? C’est le grand mystère. Imaginez-vous un pauvre petit bout de chou de 3 ans dans les couloirs du Rectorat pour subir un examen en bonne et due forme. Quel est l’impact psychologique et affectif d’un tel déploiement ? S’est-on déjà posé la question ? J’ai interrogé l’inspectrice académique lors de notre dernière entrevue. Elle ignore les aménagements qui vont découler de la loi Blanquer. Ils sont déjà débordés par les plus de 6 ans et voilà qu’ils vont devoir superviser du coloriage et des comptines.

Certains foyers souffrent de cette chape de plomb constante et ont l’impression d’être les seules à subir la défiance des autorités. Des familles en défaut d’instruction ne sont même pas rappelées à l’ordre quand d’autres subissent des contrôles abusifs. On nous en demande toujours plus avec moins de moyens (nous n’avons pas le droit à l’ARS). Les familles pratiquant le unschooling sont les plus impactées . Elles devront montrer patte blanche et prouver qu’elles calquent leur programmation sur celle de l’EN. En d’autres termes, elles devront reproduire à l’identique ce qui se fait en classe et perdre complètement le but de leur démarche.

Au final, la durée des contraintes des familles IEFeuses s’étale dans le temps. On est passé de 6-16 ans à 3-18 ans, soit un bond de 5 ans. Plus de stress, moins de liberté, le choix de l’instruction à domicile devient un véritable chemin de croix.

 

 

Kelly Cheppih, maman IEF et rédactrice Web, pour Pass éducation