Loi Blanquer et IEF

Bien qu’un recours ait été déposé au Conseil Constitutionnel, la loi Blanquer a bel et bien été validée et promulguée le 28 juillet dernier. Elle s’applique dès la rentrée scolaire du 2 septembre. De nouveaux décrets concernant l’ensemble de la loi sont parus en août, et restent encore à venir.

Ayant suscité de nombreux débats plus ou moins houleux, la loi Blanquer a beaucoup fait parler d’elle et fait encore couler beaucoup d’encre ; les enseignants promettent encore à l’Éducation nationale de descendre dans les rues en masse pour cette nouvelle année scolaire.

Concrètement, ça change quoi ?

∙ 3 ans : apparemment le nouveau « bon moment » pour apprendre !

Le plus gros chamboulement de cette loi est l’obligation d’instruction dès l’âge de 3 ans. Même si les médias, dans leur démarche propagandiste habituelle, parlent d’une « entrée à l’école dès l’âge de 3 ans », la loi est claire. C’est le fait de donner une instruction aux enfants dès l’âge de 3 ans qui devient obligatoire (rappelons qu’avant la limite était posée à 6 ans) : autrement dit, les enfants de 3 ans se voient imposés un cadre, mais aussi des apprentissages formels, une véritable « instruction » au sens propre. 

Donc, les inscrire à l’école : pas forcément. Les parents restent libres de faire le choix de l’instruction en famille, simplement ils ne doivent plus attendre l’âge de 6 ans pour le déclarer. 

Même si dans les faits beaucoup d’enfants étaient déjà scolarisés dès la maternelle, on passe quand même un cap mental, puisque la maternelle devient obligatoire, ainsi que l’assiduité à la journée : les parents ne peuvent plus décider eux-mêmes du rythme de l’enfant, de l’amener uniquement le matin, ou seulement 2 jours par semaine, par exemple. Toutefois, des demandes d’aménagements au cas par cas peuvent être faites. Elles doivent être adressées au directeur de l’établissement scolaire, qui transmets à l’Inspecteur d’Académie : c’est lui qui prendra la décision finale. 

Pour les enfants instruits en famille, ces notions d’instruction, d’assiduité et d’obligation imposent un autre grand changement : les enfants peuvent (et seront plus que probablement) soumis au contrôle annuel de l’inspection académique, dès 3 ans. Et là, nombreux sont les parents qui s’insurgent : contrôler les connaissances d’un enfant de 3 ans paraît en effet aberrant. Encore plus nombreux sont ceux qui s’inquiètent : comment vont-ils faire pour contrôler les acquis d’enfants qui, à cet âge, ne savent bien souvent pas encore lire ou écrire ? ces questions restent à ce jour en suspens, même si plusieurs sites gouvernementaux, notamment. 

Éthiquement, cela pose un gros souci. Le but de ces changements est bien de confronter les enfants, dès l’âge de 3 ans, aux apprentissages formels. Même les « jardins d’enfants » se voient imposer cette nouvelle obligation d’instruction dès 3 ans.

Les programmes de l’Éducation nationale sont déjà surchargés, le rendement était déjà un problème majeur et dramatique des écoles classiques en France et … le gouvernement en rajoute une couche, et accroît le problème en incluant les tout-petits, avec un mépris absolu et total :

  • Des derniers développements des neurosciences sur le développement du cerveau de l’enfant, 
  • Des rythmes biologiques, des besoins physiologiques et affectifs, et des aptitudes du jeune enfant, 
  • Des résultats plus que probants des écoles et pédagogies innovantes et alternatives, où les apprentissages formels ne commencent pas avant l’âge de 7/8 ans – comme en Finlande, par exemple.

En somme, l’école française s’enfonce, s’englue, dans son système archaïque incapable d’évoluer avec son temps, et de s’accorder une dimension humaine. C’est un système incapable de prendre en compte l’évolution des recherches scientifiques, et surtout toujours autant concentré sur le présentiel, le rendement et l’obligation de résultats, faisant fi du bien-être humain. On s’insurge bien sûr et avec raison sur le fait d’imposer des apprentissages formels aux tout-petits – pensons aussi au stress des adultes qui vont les encadrer (enseignants comme parents instructeurs), et qui ne savent pas encore vraiment ce que l’on attend d’eux. 

En allant plus loin (mais pas trop, cela va arriver très vite) on peut s’inquiéter des effets délétères que ces changements auront sur le développement affectif des jeunes enfants, ainsi que sur la violence accrue dont ils feront l’objet. Il serait pertinent de faire des études de leur taux de stress par exemple. Combien vont se retrouver stressés et angoissés en attendant leurs notes et les évaluations, et lorsqu’ils seront confrontés à la violence parentale s’ils ramènent de mauvais résultats ? combien vont se retrouver laissés pour compte, parce qu’ils n’arriveront pas à suivre le rythme ? combien vont faire des déprimes parce que la vie que leur impose le système ne leur permet pas de vivre leur vie d’enfant ? Pensons au modèle singapourien, où les enfants, également confrontés très tôt aux exigences d’instruction de l’état, au besoin de rendement et de résultats, ont un taux incroyable de dépression infantile et de suicide avant l’âge de 10 ans… les enfants ne sont plus des enfants, ce sont juste des « élèves », des oies que l’on gave à l’aveugle d’une foule d’informations (sans se soucier s’ils les retiendront), des machines avec obligation de résultat.

On l’a vu dans l’article « les mécanismes cérébraux des apprentissages », les apprentissages doivent se faire en douceur, dans la sérénité, et en respectant les goûts, rythmes et besoins de l’enfant. On peut aussi s’interroger sur le devenir psychologique d’enfants qui se voient imposer des rapports de force dès un si jeune âge. Quel genre d’adulte vont-ils devenir ? 

La loi Blanquer ne respecte pas l’humain, ni l’enfant, ni l’enseignant, ni le parent. Elle vise à transformer nos enfants en machines apprenantes, sans aucune considération pour leurs affects et leurs « lois naturelles ».

 

∙ C’est quoi le programme ?

Si les exigences du socle commun ne sont pas encore à jour sur le site du gouvernement, on se réfère aux programmes antérieurs qui eux n’ont pas vraiment changé : ce qui est nouveau, c’est l’obligation de s’y référer, de les appliquer, et la possibilité pour les DASEN d’appliquer des sanctions en cas de défaillance. Les sites du gouvernement précisent tous que les textes seront mis à jour en application de la nouvelle loi, « prochainement ». 

Soulignons toutefois qu’une grande importance est attribuée à la maîtrise de la langue, avec un riche vocabulaire, ainsi qu’une maîtrise de la phonologie et de la syntaxe : « On insistera particulièrement sur les connaissances en matière de phonologie, de syntaxe et de lexique ».

Les modalités de contrôles de l’instruction en famille restent globalement inchangées. Méfiez-vous de certains sites qui, bien que très connus et très utilisés, ne sont pas à jour et donnent donc des informations qui ne sont plus valables ! Concernant le contrôle de l’instruction en famille, il faut se référer à l’article 19 de la loi Blanquer, et surtout au décret qui s’y rattache, paru en août et mis à jour en septembre,que vous pouvez lire en suivant ce lien.

C’est le DASEN (Directeur Académique des Services de l’Éducation Nationale) qui fixe la date et le lieu du contrôle. La loi prévoit toujours un délai de 2 mois entre la déclaration d’instruction et le premier contrôle. Le lieu choisi est généralement le domicile de la famille, mais ce n’est pas obligatoire. Les principaux changements prévus par le décret envers les contrôles de l’instruction en famille concernent les sanctions face aux manquements à la loi (défaut de déclaration, déclaration hors délai, déclaration couvrant une inscription dans un établissement non autorisé, refus de contrôle, etc). Par ailleurs, en cas d’injonction de re-scolarisation suite à un deuxième contrôle négatif, la re-scolarisation se fait obligatoirement jusqu’à la fin de l’année scolaire suivant l’année du contrôle (soit une année scolaire complète de plus qu’avant).

 

∙ Lorsque l’on choisit de déscolariser notre enfant

Ceux qui ont choisi de ne pas faire cette rentrée en école se sont renseignés au préalable et ont déjà (on l’espère) prévenu l’Inspection académique qui se rattache à leur commune qu’ils font le choix de l’instruction en famille. Pour ceux qui ont pris le chemin de l’école ce lundi 2 septembre, et qui décident finalement de retirer leur enfant, voici ce que vous devez faire : 

  • Le jour où vous décidez de ne plus emmener votre enfant à l’école, informez la direction de l’établissement, et la maîtresse de la classe concernée. Vous n’avez pas d’explication à fournir, vous êtes libre de votre choix ! la directrice n’a absolument pas à se mêler de ce choix, et surtout pas à essayer de vous faire faire machine arrière. Elle doit obligatoirement vous remettre un certificat de radiation qu’il vous faudra conserver précieusement, et, le cas échéant, le dossier scolaire de votre enfant. 
  • Informez (idéalement par lettre recommandée avec accusé de réception, les traces vous protègent) l’Inspection académique et la mairie de votre commune.
  • Pour la suite, nous vous invitions à consulter les autres articles de cette section, où vous trouverez de multiples informations sur l’IEF. 

 

 

Anne-Catherine Proutière, fondatrice du blog « Pédagogies alternatives en liberté », pour Pass éducation