Y aurait-il des sectes en IEF (Instruction En Famille) ?

L’amalgame entre sectes et Instruction en Famille est très fréquent, alimenté par des psychoses relatives à certaines pédagogies alternatives, et entretenu par quelques faits divers glauques largement répandus par les médias. Lorsqu’on se penche sur la question, on constate qu’en fait c’est plus de dérive sectaire dont il est question.

Les préjugés concernant l’IEF ont la dent longue, on peut en retenir deux principaux :

  • Les enfants en IEF n’ont pas de vie sociale
  • Les enfants en IEF dissimulent une radicalisation religieuse de la part de leurs parents, ou bien l’appartenance de la famille à une secte.

En France, ces dernières années, nous avons vécu dans la peur du terrorisme. Cette peur est largement entretenue par les médias, les institutions administratives, et les lieux publics (qui laissent traîner les panneaux « Vigipirate » des mois après que le plan soit sorti de l’actualité). Les sectes ne relèvent pas de la radicalisation islamiste, mais le principe de base en est le même : leur point de vue, leur opinion sur bien des sujets, divergent de l’opinion générale véhiculée par les gouvernements qui se sont succédés – et qui, sans exception, n’ont pas manqué d’entretenir la peur publique face à des gens « différents », voire même « dissidents ».

Les quelques faits divers dramatiques qui ont eu lieu au 20ème siècle ont été plus que largement repris par les médias, de sorte que l’opinion publique a eu tendance à croire que finalement, sectes = abus sexuels à outrance et suicides collectifs de masse. En imposant une telle image, il est simple pour les gouvernements de faire accepter de nombreuses enquêtes de leur part, afin de prévenir le « mal » d’être perpétué à nouveau.

Lutter contre de telles tragédies est bien entendu plus que souhaitable. Le souci, c’est qu’accuser un groupe de gens d’être sectaire est très facile : ils ont des idées saugrenues, trop éloignées de celles dans lesquelles vit la majorité de la population. Pour résumer clairement et en quelques mots : ils ne suivent pas le droit chemin. Alors forcément, si on suit ce point de vue, l’IEF peut d’ores et déjà être considéré comme sectaire : ne pas mettre son enfant à l’école, ce n’est pas l’habitude, ce n’est pas la « norme ».

Il est nécessaire à ce stade de faire la différence entre secte et dérive sectaire.

En réalité, une secte, c’est quoi ?

Quand on pense secte, on pense quasi automatiquement gourou : un gourou plein de charme, de charisme et de force de persuasion, qui enseigne et dicte ses propres règles de vie à ses disciples, les dépouille de leurs richesses matérielles, alors que ces gens, devenus comme des zombies non penseurs, l’écoutent et lui obéissent au doigt et à l’œil, en pouvant aller jusqu’au suicide si tel est le souhait du dit gourou. Sur Google, la définition est très simple et va dans ce sens, sans toutefois mentionner le gourou : « groupe organisé de personnes qui ont une même doctrine au sein d’une religion ». Ouf, l’IEF n’étant pas une religion, mais un mode d’instruction choisi, on est sauvés ! ou pas…

Et la dérive sectaire alors ?

Le gouvernement définit ainsi la dérive sectaire : « Il s’agit d’un dévoiement de la liberté de pensée, d’opinion ou de religion qui porte atteinte à l’ordre public, aux lois ou aux règlements, aux droits fondamentaux, à la sécurité ou à l’intégrité des personnes. Elle se caractérise par la mise en œuvre, par un groupe organisé ou par un individu isolé, quelle que soit sa nature ou son activité, de pressions ou de techniques ayant pour but de créer, de maintenir ou d’exploiter chez une personne un état de sujétion psychologique ou physique, la privant d’une partie de son libre arbitre, avec des conséquences dommageables pour cette personne, son entourage ou pour la société ».

Vous trouverez plus d’informations, et notamment les risques de dérives sectaires liés à l’enfant, en suivant ce lien.

Dérive sectaire en IEF, donc : c’est difficile à dire ! Tout est une question de point de vue en fait, mais de bon sens aussi (et heureusement pour nous).

Dans les faits, le gouvernement français entend lutter précisément contre ces dérives, à la fois grâce aux changements de lois, mais aussi via un groupe d’études : Miviludes (Mission Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les Dérives Sectaires), venu remplacer en 2002 le MILS (Mission Interministérielle de Lutte contre les Sectes), et qui sera rattaché de manière permanente, à partir de 2020, au Ministère de l’Intérieur.

Miviludes a pour mission d’observer et d’analyser le phénomène des dérives sectaires, d’informer le public sur les risques qu’elles représentent et de coordonner l’action préventive et répressive des pouvoirs publics. Là encore, ça reste assez vague, et on comprend aisément, avec de telles définitions, que le terme de dérive sectaire puisse malheureusement être appliqué à l’Instruction en Famille, par des gens peu ou mal informés, et malveillants – et nombreuses sont les familles ayant fait le choix de l’IEF qui sont confrontées à des gens mal informés.

Ce qui nous amène à nous interroger sur la notion d’étroitesse d’esprit : qui en souffre le plus finalement, celui qui décide de sortir des sentiers battus (parce que, entre autre, tant de pédagogues, neurologues, pédopsychiatres, ont prouvé dans leurs nombreuses études menées depuis plus d’un siècle, que l’école n’est pas adaptée au rythme et aux besoins du jeune enfant), ou bien ceux qui justement voient d’un mauvais œil les parents qui ont eu le courage de faire ce choix ?

Critères d’établissement de la dérive sectaire

Dans les faits, si l’on se penche sur les critères de dangerosité de Miviludes (en clair, les types de comportement qui peuvent alerter sur la possibilité d’une dérive sectaire), voici ce qui pourrait concerner l’IEF :

  • Modification des habitudes alimentaires ou vestimentaires (je ne sais pas chez vous, mais ici IEF a vite rimé avec « je reste en pyjama toute la journée si j’en ai envie, et même je vais jouer dehors avec ! »)
  • Refus de soins (on pense à l’obligation vaccinale pour intégrer les rangs de l’école classique)
  • Situation de rupture avec la famille ou le milieu social et professionnel (on pense aux situations difficiles des parents séparés où seul un des deux est pour l’IEF, on pense aussi aux parents décriés par leur famille parce qu’ils font le choix de l’IEF)
  • Engagement exclusif pour le groupe (on pense aux groupes IEF régionaux et départementaux)
  • Perte d’esprit critique (à la libre appréciation des inspecteurs)
  • Embrigadement des enfants (idem).
  • Participation à des conférences, stages, séminaires, retraites, en France ou à l’étranger (on pense par exemple au Festival « l’École de la Vie ». Il n’y a pas plus de critère indiqué dans cette catégorie – c’est donc très vague, de quel type de conférences et autres parlent-ils ?)

Chaque citoyen peut alerter les services de Miviludes sur les faits et gestes d’un de ses voisins. C’est ensuite l’organisme gouvernemental qui mène son enquête, et juge si le risque est réel.

Aucun fait de dérive sectaire lié à l’Instruction en Famille n’a pour le moment été établi/déploré en France – et ce, bien que plusieurs tentatives aient été menées.

Et les sectes alors ?

Qu’en est-il donc des sectes, des groupes existants et déjà bien implantés ?

Là encore, il n’existe pas à ce jour de cas répertorié de secte liée à l’IEF en France. En Allemagne, en revanche, la « Secte des 12 tribus » a beaucoup fait parler d’elle, notamment après plusieurs tentatives d’intrusion sur notre territoire, sous couvert de ventes de produits naturels et bios. Cette secte, dissoute en 2013 par décision judiciaire, suite à des faits de maltraitance avérés sur plus d’une cinquantaine d’enfants, prônait … la déscolarisation. On imagine aisément comment les détracteurs de l’Instruction en Famille ont sauté à pieds joints dans cette brèche.

Le cas de l’anthroposophie. 

Toujours venant d’Allemagne (et c’est juste un hasard, il existe aussi plusieurs cas de liens entre sectes et IEF aux États-Unis), on peut citer le cas assez connu de la pédagogie Steiner-Waldorf. Son fondateur, le philosophe allemand Rudolf Steiner (1861-1925), est également le père de l’anthroposophie, un courant de pensée lié à l’occultisme. Ce lien entre la philosophie et la pédagogie donne lieu à de nombreuses polémiques, bien que, dans les faits, aucune école se réclamant de la pédagogie Steiner-Waldorf n’ait pour le moment fait l’objet d’une accusation de sectarisme. Le gouvernement indique cependant qu’elles font l’objet d’une « étroite surveillance » en raison de leur « manque de transparence » et de leur goût parfois prononcé pour l’occultisme.

 

 

Anne-Catherine Proutière, fondatrice du blog « Pédagogies alternatives en liberté », pour Pass éducation