« Être et devenir » – Clara Bellar

« Être et devenir » est un film documentaire au titre éloquent, réalisé en 2014 par Clara Bellar. On peut dire que c’est le film « culte » sur le unschooling. Ce mouvement alternatif est très étendu aux États-Unis ainsi qu’en Angleterre, où c’est une tradition immuable pour de nombreuses familles. En France, il tend à se développer de plus en plus. Soucieuse de faire bénéficier son fils d’un accompagnement correspondant aux valeurs de son couple, Clara Bellar s’est interrogée, à la faveur de ses voyages, sur ce qu’est le unschooling :

  • En quoi cela consiste-t-il ?
  • Comment pourrait-on le définir ?
  • Existe-t-il plusieurs versions de unschooling ?
  • etc.

Afin de répondre à toutes ses questions, elle s’est arrêtée auprès de personnes connaissant et pratiquant ce mode d’instruction alternatif – parfois depuis des années – dans différents pays du monde. Elle nous fait partager leurs avis, leurs réflexions, leurs moments de joies. Ce film ne présente pas vraiment d’aspect négatif du unschooling – à part peut-être son côté marginal, mais qui peut sans peine rassembler une communauté de plus en plus grande : il « suffit » de faire le geste d’aller vers les autres, de créer des liens, de favoriser les regroupements, et de renouer avec des habitudes quasi tribales. En effet, dans les tribus anciennes, tout comme dans les quelques-unes qui subsistent aujourd’hui à travers le monde, les enfants déambulent dans le village et apprennent au contact de chacun, tous âges, sexes, et conditions confondues. On gardera ainsi en mémoire les dernières images du film, montrant des moments de partages entre individus de tous âges, lors d’un festival regroupant plusieurs familles pratiquant le unschoolingAlors, le unschooling, c’est quoi au juste ? c’est, pour reprendre une définition simple mais complète donnée au début du documentaire, suivre des « apprentissages autonomes : sans programme, avec des contenus et des horaires libres ». Un autre élément fondamental du unschooling est que l’enfant est libre de mener lui-même les apprentissages, en fonction de ses propres centres d’intérêt – non pas en accord avec ce qui peut être dicté ou suggéré par l’adulte. Voici une liste des principaux fondements du unschooling, tels qu’ils nous sont délivrés dans le film « Être et devenir ».

  • On apprend mieux quand on aime

Naomi Aldort est une amie de Clara Bellar, et la 1ère personne interrogée. Elle pratique le unschooling depuis plusieurs années avec ses 3 enfants. Elle soulève une question très pertinente : combien de grands inventeurs ont pu offrir ce qu’ils avaient à offrir à l’Humanité parce que justement ils étaient en unschooling ? ce unschooling qui leur a donné la liberté de dédier leur vie à ce qui les intéressait. Son expression fétiche est « trust and wait », ce qui signifie simplement qu’il faut faire confiance à l’enfant, et lui laisser le temps nécessaire à son épanouissement, qu’elle qu’en soit la durée, même et surtout si cela ne convient pas à nos objectifs ou attentes de parents plus ou moins exigeants. Chaque enfant a une voie qu’il doit être libre de découvrir lui-même. De fait, afin de permettre au mieux les réalisations personnelles, la famille Aldort prohibe toute expression du type « je pense que tu aimerais ceci ou cela », ou bien « as-tu déjà essayé ceci ou cela, ou pensé à essayer ceci ou cela ». Ce mode d’accompagnement permet aux enfants, ainsi que le souligne le fils aîné de cette famille, Lennon, de se consacrer pleinement à leur sujet de fin d’étude (« major ») dès l’âge de 10 ans, voire même plus tôt si l’enfant sait déjà quel est son domaine de prédilection. L’enfant ne perd pas son temps à se faire marteler des informations qui seront forcément oubliées parce qu’apprises sous la contrainte. Et finalement, ses enfants se révèlent bien plus « en avance » que des enfants scolarisés selon le modèle classique – c’est ce qui est arrivé à André Stern.

  • Les apprentissages sont adaptés au développement du cerveau de l’enfant

Pour Naomi, il est également nécessaire de prendre en compte l’évolution du cerveau de l’enfant, et d’ajuster les apprentissages à ces différents stades « when the brain is ready, it’s learned very very fast ». Ce qui signifie que l’enfant apprend beaucoup mieux (en une seule présentation dirait André Stern) quand son cerveau est prêt. Cette théorie rejoint celle développée par de nombreux pédagogues alternatifs, qui dénoncent l’école classique comme ne s’adaptant aucunement à cette malléabilité du cerveau de l’enfant, et qui, par exemple, enseigne les mathématiques bien avant que le cerveau ne dispose des capacités physiologiques d’en comprendre la logique. Or, qui ne comprend pas, ne retient pas.

  • On apprend à l’enfant à se faire confiance

Lorsque Clara évoque notre devoir de parent de donner aux enfants un « bagage », de les « préparer », Naomi objecte que notre devoir est plutôt de leur apprendre à se faire confiance, à croire en leurs capacités innées d’apprentissage (« be able to learn anything I want to learn »).

  • On dédie du temps à l’enfant

Naomi insiste aussi sur la nécessité de passer du temps avec ses enfants « it’s your career, it’s your child ». Sans ce temps passé avec l’enfant, le parent ne peut réellement savoir qui il est.

  • On l’invite à observer et partager nos vies

Ceci est à prendre au sens « je te montre pour que tu apprennes », mais sans rien imposer : l’enfant est libre de prendre ce qui lui plaît dans ces apprentissages, en fonction de ces propres centres d’intérêt. Ainsi que le dit Naomi, ne changez rien, n’en faites pas trop, mais simplement, intégrez vos enfants à votre vie, invitez-les à la partager – ils apprendront ainsi par l’exemplarité : « live your life, and share what you are with your child ».

  • On lui permet de libérer sa créativité naturelle

Au contraire de l’école classique qui éteint la créativité naturelle de l’enfant, le unschooling doit leur permettre de s’exprimer pleinement, et en toute liberté. Ce qui amène Naomi à une réflexion très intéressante : que serait le monde si on laissait les enfants vivre leur créativité et leurs passions, s’exprimer par l’art, leur art, si on n’éteignait pas leur flamme ? Quand un enfant est libre de vivre sa flamme intérieure, elle ne s’éteint pas, ne s’atténue pas, mais au contraire va briller pour le monde.

  • Les apprentissages autonomes sont adaptés à chaque individu et permettent le développement de la pensée et de la réflexion

Le unschooling, nous l’avons déjà évoqué, correspond à des « apprentissages en auto-didacte, autonomes, autogérés, informels, naturels » – on peut donc conclure, à l’instar de Clara Bellar, qu’il y autant de versions de unschooling que de familles qui pratiquent cette approche. Par ailleurs, la pensée dialectique (discerner le vrai du faux) est possible en unschooling, alors que l’école classique l’étouffe (cf. le court interview de John Gatto).

  • Le unschooling permet de rejoindre un circuit d’études supérieures

Dans les faits, d’après l’interview de Joyce Reed, nombreux sont les bénéficiaires de bourses des grandes écoles américaines à être issus du unschooling. De fait, ces candidats sont généralement très bien vus dans ces établissements, car ils ont une motivation de fer, et sont souvent animés de questions qui feront avancer la recherche. Ils sont autonomes, originaux, épanouis, ouverts, mus par un profond désir de vivre ce pour quoi ils sont destinés. Ce qui, si le système de unschooling se généralisait, pourrait créer une société d’une infinie richesse…

  • Chaque enfant naît avec un fabuleux potentiel

Et il est de notre responsabilité de parent de tout faire pour que cette étincelle ne s’éteigne pas, mais au contraire brille de tous ses feux. Mme Stern parle de « l’élan vital du nouveau-né », qui doit trouver son aboutissement à l’âge adulte. Ainsi que le souligne par exemple la famille Fadel-Renau, l’apprentissage « est un fait intrinsèque de la vie ». « Apprendre c’est vivre dans son environnement » : les enfants apprennent tout ce qui leur est nécessaire en vivant auprès de leur famille, puis en faisant des recherches selon leurs centres d’intérêts, comme ils apprennent à parler au contact de leurs parents. C’est pourquoi, par exemple, à l’école les enfants n’arrivent pas à apprendre une seconde langue : « Pour apprendre, il faut juste vivre ». Pour cela, il est nécessaire que le parent accompagne l’enfant, y compris dans un apprentissage que lui-même ne maîtrise pas forcément – en unschooling, les parents apprennent aussi. Au contraire, l’école est vue comme une école de pensée, qui dispense donc une vision restreinte du monde. De plus, ce système n’a pas fait ses preuves, voire crée (multiplie ?) des échecs…

  • L’adulte n’est pas supérieur à l’enfant

A l’image de la famille Auzemery, très influencée par Ivan Illich et les « Libres enfants de Summerhill », on fait des expériences de vie concrètes, au contraire de l’école classique qui ancre ses apprentissages dans une démarche de connaissance verticale, basée sur l’abstraction dans un système hiérarchisé et rongé par la compétition.

  • Le unschooling, ce n’est pas faire l’école à la maison

On ne vit pas dans un vase clos, à faire du formel aux horaires de bureau. On apprend en toute liberté, en vivant, en rencontrant des gens de toutes sortes, en allant au devant du monde, en partageant, etc.

 

« Laissez chacun, simplement, vivre sa vie. Afin qu’il puisse être et devenir, le meilleur de lui-même » – Clara Bellar.

 

 

Anne-Catherine Proutière, fondatrice du blog « Pédagogies alternatives en liberté », pour Pass éducation