L’instruction « fait maison », pour nourrir leur soif d’apprentissages | Témoignage pour le maintien de l’IEF en 2021

Tous les goûts sont dans la nature

En France, pays de liberté, on a le choix : la pâtisserie publique et gratuite, une boulangerie, selon ses moyens et l’offre autour de chez soi, ou le fait maison. Le fait maison inclut en fait aussi des « traiteurs », soit de vrais établissements, des cours à distance privés, existant parfois depuis fort longtemps et proposant, eux aussi, de la qualité. Si tout le monde a le droit à sa pâtisserie, il serait incongru de voir l’État tenter de faire ingurgiter de force la sienne. Il y a un truc qui s’appelle le consentement. Et son non-respect, donne moyennement confiance en la qualité du produit… Il peut retravailler sa recette, changer les horaires et la déco de ses établissements, introduire un menu à la carte…ou juste accepter la diversité pâtissière, mais pas séquestrer votre enfant pour qu’il mange de gré ou de force sa pâtisserie.

Tout le monde n’aime pas pâtisser, la farine, le temps passé, les gnomes en cuisine qui courent partout, bonjour la charge mentale. On a parfois juste d’autres choses à vivre, et l’essentiel est que son enfant soit nourri, heureux. Offrir un modèle d’épanouissement apporte plus qu’un gâteau qu’on avait pas envie de faire. Parfois on se sent pas capable, elles sont toujours trop cuites nos tartes, on veut pas qu’il s’étouffe avec, notre poussin, non vraiment on l’aime, mais la pâtisserie ça va pas être possible…on a ni la patience, ni l’envie d’apprendre, on a déjà donné à l’école, et il y a des gens de nos jours qui font des trucs un brin plus comestibles que nous. Ou on aurait bien aimé, dans une autre vie, un jour prochain, et on fera ça bien, un tour du monde en voilier, des croissants à midi tous les matins, lire jusqu’à plus soif, la dolce vita, tout ça, mais pas là, on ne savourerait pas. Il y a de très bons produits en supermarché, bien « étudiés ». Ok, tout n’est pas toujours parfait, mais qui vit parfaitement en ce monde, certainement pas les parents, mais on les aime nos enfants. Il y a des copains de pâtisserie industrielle, mangeant la même, dans les mêmes quantités, à la même heure, certains l’appréciant, d’autres la subissant comme un mauvais médicament, mais un peu d’E171 et d’arôme artificiel n’a jamais tué personne, ou presque. Il y a certes des enfants allergiques, pour qui ça complique tout. Il y a ceux qui ne supportent pas l’ambiance collective, et c’est un peu tabou tant l’école est perçue comme un initiatique lieu de sociabilisation, bien qu’en fait ce soit surtout un lieu de collectivisation. Cela peut éteindre certains enfants, face à un trop plein sensoriel ; ils peuvent être sociables, avoir des amis, mais manger sa pâtisserie, c’est pour certains une affaire intime, ça se mange à son rythme, à sa faim, dans le calme, pas au milieu de 30 ou 40 camarades, là ils ne peuvent plus, ils sont perdus, et rentrent le ventre creux. Puis, il y a les artistes culinaires nés, les grands sensibles, les passionnés de nature, pour qui cette pâtisserie, ce rythme imposé, ne relèvent pas le défi, ils auraient aimé avoir le temps, l’espace, les moyens de leurs propres créations, d’aller vers leurs aspirations. Ces enfants, sans pour autant causer grand problème, peuvent se sentir prisonniers, coincés en ces murs. Il y a aussi des violences et bien des problèmes parfois dans ces établissements, des enfants qui fuguent de peur d’y retourner, des choses innommables mais qui devraient toujours être audibles, et des fuites irréversibles…une vie ça se joue parfois, souvent, à un jour, à une parole près. On doit toujours pouvoir entendre son enfant, sans avoir de compte à rendre à personne, sans être menacés de sanctions pénales pour non-respect de l’obligation d’assiduité. Et l’IEF est là, encore, et on se battra pour que toujours, votre enfant puisse rejoindre les copains, reprendre son souffle, sa confiance en lui et en sa capacité à lier des liens authentiques, bienveillants, avec d’autres…ces drames sont la pointe d’un iceberg de souffrance, qui est à pleurer de rage, car il n’y a aucune réelle nécessité à cela, il y a des autrement, il y a des ailleurs, gardons ces issues de secours. Il ne suffit pas de décréter « c’est bon la pâtisserie de l’école », sans jamais y avoir goûté soi-même, ni avoir déposé ses enfants dans ces établissements du peuple, pour qu’elle le soit réellement pour tous, partout et tout le temps.

 

Un enfant qui retrouve le goût de vivre et de se nourrir, peu importe où et comment, c’est l’essentiel. Ce ne sont pas des ministres, des administrations, qui aiment et protègent ces enfants, et sont à même de réagir de façon humaine. Aimer et protéger son enfant, savoir s’il va bien, s’il va mal, être à même de l’entendre, c’est le rôle des parents. Pâtisser m’a permis d’en rencontrer quelques-uns de ces enfants, et de mesurer à quel point, ce qui peut épanouir une personne, l’aider à s’accomplir, peut en broyer une autre. Mais je ne vais pas m’étendre sur ces drames qui serrent le cœur, et rester sur une touche vanillée…

Si elle est toujours améliorable, qu’en cas de problèmes d’hygiène, ou de violences boulangères, les parents s’éloigneront un temps de la pâtisserie scolaire, commandant un cours à distance, se mettant eux-mêmes à pâtisser, le temps que la vague passe, ou cherchant résolument un autre boulanger, ils sont quand même beaucoup à l’aimer cette pâtisserie, à grandir avec, bercés par ses rituels, ses kermesses, chérissant quelques cours inspirants. Tant qu’elle est choix.

Car, faut-il le rappeler à certains, sans consentement, point d’amour, et sous la contrainte, pas de réel apprentissage durable. Pour apprendre, s’épanouir, il faut être libre, avoir le choix. Et de nos jours l’école est un choix, une confiance renouvelée tous les matins, alors que les enfants se pressent devant ses grilles, pour leur pâtisserie quotidienne. Puis il y a bien quelques professeurs pour y ajouter quelques paillettes supplémentaires, les personnaliser, et faire briller les yeux et des enfances. Qu’est-ce qu’une pâtisserie sans un peu d’amour ?

D’autres sont prêts à mettre le prix pour une bonne boulangerie, chaleureuse et familiale, dans la forêt (Forest schools), traditionnelle dans les règles de l’art, originale et créative, select avec un service en Anglais ou en Russe…

Et il y a une poignée de familles et de jeunes, qui adorent ça la pâtisserie.
L’IEF se situe là, c’est du fait maison, avec amour, tout simplement. Et il y a autant de manières de faire que de pâtissiers, du traiteur, aux livres de recettes, à l’improvisation totale en fonction du marché, des voyages, des rencontres…il y en a pour tous les goûts. L’IEF c’est la possibilité du sur-mesure, c’est l’assurance de pouvoir manger avec enthousiasme quels que soient ses goûts, ses spécificités, ses besoins. De fait, l’IEF c’est pour certains enfants, qui ne relèvent pas pour autant d’exceptions médicales, la seule façon de manger à leur faim. Mais au-delà, c’est juste de la joie, de la pagaille aussi, de la fatigue parfois, mais du pur bonheur pâtissier. Et quand on y a goûté c’est difficile de s’en passer. Certains sont prêts à beaucoup de sacrifices pour pouvoir vivre ce temps-là, les mains dans la farine, écumant les bibliothèques, les musées, comme des épiceries fines. Bien nous, nous avons choisi le fait maison, avec beaucoup d’amour, s’en trop y réfléchir tant, à l’âge où elle aurait pu choisir l’école, nous étions déjà couverts de farine, des pieds à la tête, des gâteaux plein la maison, des étoiles dans les yeux de tant de découvertes. Elle était déjà dans ses propres créations, ravie, notre four tournait à plein régime. On se régalait, et nous aurions été bien attristés de devoir l’éteindre ce four, pour qu’elle aille manger une pâtisserie toute prête, pas forcément à son goût, mais qu’elle aurait dû manger, avec ou sans faim, au jour et lieu ordonné. De fait, on regardait l’école et sa pâtisserie industrielle avec incrédulité, on y a quand même un peu réfléchi, hein. J’ai même passé des heures sur des forums, cherchant des réponses aux questions pratiques sur le fonctionnement de l’engin, m’horrifiant parfois d’expériences et de pratiques me semblant peu respectueuses des enfants, nous qui refusions toute violence éducative ordinaire. Certes, ça semblait le plus simple, le plus normal, mais vraiment elle ne nous disait rien cette pâtisserie industrielle, et nous semblait bien contraignante, incompatible avec nos rythmes, notre vie. Donc on a, tous en chœur, notre fille la première, simplement dit « non, merci » et on a continué notre vie. Alors on a pâtissé, on a exploré plein de choses du monde entier, on a suivi quelques recettes, mais chez nous on est des créatifs, des instinctifs, on a du mal à les suivre à la lettre, sans trop dévier, sans trop personnaliser, on aime l’enthousiasme et la créativité. On a fait très attention aux ingrédients bien-sûr, tout ça. Jusqu’alors, entre la gym, les amis qu’elle avait déjà, nos sorties et voyages, on ne s’ennuyait pas, mais à partir de ce moment, où on s’est rendu compte qu’on faisait officiellement de la pâtisserie, et que ce n’était pas si répandu que ça (il fallait même le déclarer à l’État!!), on s’est rapprochés d’autres pâtissiers… et là nous sommes entrés dans une autre dimension, dont on ne soupçonnait pas l’existence, l’univers « non-sco ». Que dire de ces rencontres et découvertes, si ce n’est que c’est l’enfance de nos enfants, des moments magiques, des amitiés au long cours, leurs « spots » entre musées et parcs, leurs activités, leurs projets fous, leurs parties de « Loup Garou », que dire, si ce n’est que j’en pleurerais d’émotion tellement je les aime ces pâtissiers, le bonheur que ça a été toutes ces années de voir ces enfants libres, passant toutes les semaines, insouciants, devant « l’arbre », un greffon de celui qu’Anne Frank voyait depuis sa fenêtre, pour aller danser, jouer, écrire et dessiner, aux heures où la jeunesse d’un pays est recluse, confinée, dans des salles avec fenêtres mais sans le droit d’en sortir. La pâtisserie, on a tellement, tellement aimé ça, mais au final, pour nos enfants, ça n’a rien de si particulier, c’est juste normal, un droit, et ils sont parfois horrifiés quand ils discutent avec des amis scolarisés. Ma fille ne concevait pas qu’on ne puisse en sortir à sa guise, quand on avait besoin de calme, d’être tranquille chez soi, ou qu’on préférait aller au parc, c’est quoi cet endroit où on enferme des enfants ? Ils considèrent que c’est un droit de se mouvoir librement, de manger à leur faim, quand ils ont faim, selon leurs besoins, à leur goût, et avec de la fantaisie si possible. On aime les gâteaux qui font du bien et réchauffent les cœurs, qui disent je t’aime, l’IEF nourrit, aide à grandir, mais c’est bien plus qu’une question de nutriments et de calories.

Puis une deuxième pâtissière est arrivée, exigeante la pâtissière, elle n’avait pas les mêmes horaires, dansait entre chaque ingrédient, et on avait pas intérêt à remplacer la vanille bourbon par de la vanilline. Et tout s’est passé crème, parce que notre cuisine était prête, parce qu’on était prêt à faire du sur-mesure, une pâtisserie qui lui ressemble et lui convienne, afin de lui permettre, à elle aussi, de se nourrir, d’une façon différente, la sienne. Parfois il faut s’assurer que ça reste nutritif, ça négocie en cuisine, comme tout c’est un équilibre. A cette époque déjà, notre grande pâtissière aimait faire les choses elle-même et nous sollicitait surtout pour nous partager ses idées et créations, ses découvertes. On était plus ses assistants personnels chargés des courses, des rendez-vous, et de la vaisselle, que maîtres en cuisine, on proposait, on suggérait « peut-être voudrais-tu essayer la fève tonka avec cela » ?, et nous avions de riches échanges culinaires, comme elle en avait avec d’autres, des amis, des grands-mères, les mentors qu’elle se choisissait, mais la pâtissière c’était elle. Et sa petite sœur la voyait, s’inspirait, se glissait dans ses cours de danse, dans ses ateliers d’écriture, jouait et apprenait. Puis un autre petit pâtissier, qui lui avait des exigences similaires, extrêmement spécifique, est également arrivé. Depuis ça se bouscule joyeusement en cuisine, et on a découvert la beauté incroyable des dynamiques de fratrie. Et notre grande qui grandit, dans ces eaux adolescentes plutôt paisibles et sympathiques comparé aux tempêtes qu’on me prédisait, mais qui demandent de nouveau une émouvante composition, entre nourrissage à la cuillère, et projet bien ébauché de monter son propre restaurant. C’est un temps où on a besoin à la fois d’intimité et de rencontres, de calme et de fête, de ses parents comme jamais et d’indépendance comme toujours, de s’assurer tout d’un coup que la maison (et la cuisine surtout) est bien là, fidèle au poste, parce qu’on a marché bien loin, et qu’on reprendrait bien une part de gâteau maman, qu’on en embarquerait bien une part ou deux dans son bento aussi, avant de mettre le cap, son cap, sur son horizon.

Et que vive la pâtisserie libre !

 

 

Tanya Godin, pour Pass éducation