Education nationale : les profs sont-ils vraiment des privilégiés ?

Paresseux, privilégiés et inefficaces les professeurs ? Alors que plusieurs milliers d’enseignants ont défilé mardi 31 janvier pour dénoncer les 14.000 suppressions de postes à la rentrée, ne serait-il pas temps de se défaire de ces clichés pour aborder de front la question des conditions de travail dans lesquelles s’exerce ce métier ?

 Par Mickaël Bertrand: Enseignant et historien

Je suis un jeune professeur d’histoire-géographie, titulaire d’une zone de remplacement. Cela signifie que je relève ponctuellement ou à l’année des collègues absents ou que je bouche des trous dans des emplois du temps chaotiques). Je suis non-affilié à un parti politique. Petit-fils d’immigré polonais et fils d’ouvrier dans le domaine automobile, j’ai conservé une reconnaissance infinie envers l’école républicaine française. J’ai l’envie de rembourser une dette, c’est pour cette raison que je me suis donc engagé avec enthousiasme dans le métier d’enseignant.

Comme des milliers de professeurs aujourd’hui, je me suis levé à 6 heures ce matin pour aller donner cours dans un petit collège située dans une périphérie urbaine. Les regards étaient sombres. Nous comptons discrètement les absents. Certains tentent de justifier leur présence, comme pour se déculpabiliser.

Je n’ai personnellement jamais fait grève bien que je soutienne mes collègues qui défilent courageusement aujourd’hui dans les rues de Paris. Au-delà de deux mouvements de grève par an, je considère que le message est brouillé. Nous donnons finalement du grain à moudre aux parents qui, rentrant chaque soir exténués du travail et écoutant leurs enfants raconter leur journée minée par les absences de professeurs, penseront probablement que les enseignants correspondent bien à l’image qu’on essaie de leur donner : d’éternels contestataires gauchistes, privilégiés, voire paresseux.

« Un prof, ça fait 18 heures par semaines »


L’une des principales revendications de mes collègues s’élève contre les propositions du gouvernement visant à réformer le statut des enseignants. Les missions des professeurs ont en effet été fixées par un décret de 1950 qui n’a jamais été réactualisé depuis. Il est donc grand temps de le dépoussiérer… mais peut-être pas dans le sens souhaité par nos dirigeants actuels !

Le projet du UMP prévoit d’augmenter le temps de travail des enseignants qui doivent pour la plupart assurer 18 heures de cours face aux élèves. Quand on est une secrétaire travaillant 35 heures dans une administration ou un ouvrier s’éreintant 38 heures dans une usine, on ne peut qu’acquiescer. Quel scandale d’ailleurs d’avoir laissé une telle situation perdurer pendant des décennies ! A quoi pouvaient donc bien penser les dirigeants en 1950 pour accepter cela ?

C’est à cette question que le professeur d’histoire que je suis a voulu répondre. Il faut, pour comprendre ce statut, se replonger dans le contexte de l’époque. A partir de février 1946, le temps de travail hebdomadaire en France était fixé à 40 heures pour tous les salariés (avec deux semaines de congés payés par an). Le législateur n’a pas ménagé les enseignants car il a calculé que pour réaliser 1 heure de cours devant les élèves, il fallait en moyenne 1h30 de préparation : un rapide calcul nous conduit alors à un temps de travail hebdomadaire estimé à 42 heures, soit davantage déjà que la durée du travail pour les autres salariés.

Depuis cette date, la durée légale du travail en France est passée à 39 heures en 1982, puis à 35 heures en 2000…. Mais les gouvernements successifs n’ont alors pas souhaité réviser le temps de travail des enseignants. Il faut ajouter à cela la question des congés payés : de deux semaines en 1946, tous les salariés ont progressivement obtenus une troisième, une quatrième puis une cinquième semaine en 1982. Et pendant ce temps, le statut des enseignants n’a toujours pas été révisé.

« Un prof, c’est toujours en vacances »

C’est alors qu’apparaît le fameux et traditionnel argument qui voudrait que les professeurs soient tout le temps en congés. Là encore, il faut rétablir quelques vérités trop souvent ignorées (parfois par les enseignants eux-mêmes). Par rapport à tout autre fonctionnaire d’une catégorie similaire (A), les enseignants reçoivent un salaire moindre. L’Etat a en effet acté en 1950 qu’un professeur bénéficiait des mêmes vacances que ses élèves. Par conséquent, il a été retranché deux mois sur le salaire annuel de base qui est ensuite étalé sur l’année. Contrairement à une idée reçue, les professeurs ne sont donc pas payés pendant leurs vacances.

La plupart des enseignants sont donc impatients de voir leur statut évoluer mais ils ne souhaitent pas que ce débat soit instrumentalisé. Si l’on reste logique, leur temps de présence face aux élèves serait censé diminuer… ce que même les syndicats n’osent pas revendiquer par solidarité avec les autres catégories de travailleurs…

« Un prof, ça discute toute la journée avec des élèves »


L’autre proposition phare du projet de l’UMP (qui a d’ailleurs le mérite d’être clair là où le projet socialiste entretient encore le flou) consiste à demander un temps de présence plus important aux professeurs dans leur établissement afin d’être davantage disponibles pour leurs élèves.

Encore une fois, l’idée paraîtrait censée si elle ne s’appuyait pas sur des présupposés absolument faux qui consistent à croire que le temps de travail du professeur se limite à son temps de parole devant les classes. Sans vouloir être exhaustif, il est bon de rappeler quelques obligations pratiques dans l’exercice quotidien de l’enseignement :

– Préparation des cours : aussi bien les nouveaux programmes que l’actualisation des anciens et la mise en place des nouveautés pédagogiques (histoire des arts, livret personnel de compétences,…).

– Correction des copies : 45 minutes en moyenne par dissertation en classe de Terminale, à raison de 35 élèves par classe, soit environ 26 heures de travail pour un seul groupe.

– Préparation de la salle de classe et photocopies des documents : pas question de le faire en présence des élèves. Il faut donc arriver 15 minutes en avance tous les matins pour faire ces petits gestes qui, dans la plupart des conventions collectives du secteur privé, donnent lieu à une rémunération forfaitaire.

– Présence aux multiples réunions : parents-profs, mais aussi les conseils de classe, les réunions pédagogiques, les réunions pluridisciplinaires de concertation, les conseils de discipline,… qui s’accumulent chaque semaine et qui font rarement l’objet d’une rémunération complémentaire.

– Répondre enfin aux nombreuses, diverses et nouvelles sollicitations qui accompagnent chaque réforme : l’introduction de l’histoire des arts (HDA) souhaitée par Nicolas Sarkozy en 2007 s’est accompagnée d’une charge de travail gigantesque sur le terrain. De même, la mise en place du livret personnel de compétences (LPC) initiée en 2005 a énormément alourdi la charge de travail des enseignants qui doivent encore repenser leurs modes d’évaluation et la validation officielle du socle. Enfin, l’arrivée cette année des espaces numériques de travail (ENT) dans tous les collèges impose aux professeurs de nouvelles tâches parfois complexes qui, encore une fois, ne se traduisent ni par une revalorisation salariale, ni par l’allégement d’autres missions par ailleurs.

Quand on entend les propositions des différents partis politiques sur le temps de présence des enseignants, on ne peut s’empêcher d’esquisser un léger sourire. Où vont-ils bien pouvoir nous mettre ? Je travaille actuellement dans trois établissements différents qui sont tous, sans exception, en sureffectif d’accueil. Concrètement, cela signifie qu’il faut parfois pousser les murs pour accueillir tout le monde : des salles de réunion sont transformées en salles de classe, les salles de repos (obligatoires dans toute entreprise) se confondent avec les salles de travail où il n’est pas rare de croiser un collègue avec des bouchons d’oreilles pour essayer de se concentrer.

Les enseignants sont finalement les premiers à réclamer un changement, qui ne pourra certainement pas passer par une obligation de présence sans fournir en face les outils et conditions de travail adéquates. Tous les indicateurs internationaux sont au rouge : le salaire des professeurs est inférieur à la moyenne des pays de l’OCDE, leur santé est menacée et conduit parfois à des issues tragiques, les jeunes diplômés désertent un métier qui n’est plus valorisé. Au-delà des divisions partisanes, le citoyen ne peut ignorer que la situation devient grave et urgente.

« Un prof, ça se plaint tout le temps »


Pour ceux qui ont poursuivi la lecture jusqu’ici, vous devez vous demander ce qui peut alors bien retenir tant de professeurs dans les classes. La réponse est simple : parents, nous aimons vos enfants !

Si je me suis levé ce matin à 6 heures, si je suis allé faire cours comme chaque jour de la semaine, si j’accepte de travailler jusqu’à 70 heures par semaine au détriment parfois de ma famille et de mes amis, c’est parce que, comme vous, la plupart des professeurs veulent le meilleur pour les enfants qui leur sont confiés chaque année. Comme vous, nous traversons parfois des périodes de crises avec ces adolescents perdus ; comme vous, nous trouvons qu’ils ne sont jamais assez reconnaissants. Et pourtant, nous savons aussi qu’après les larmes et les cris viennent souvent les sourires et les mercis.

Je suis toujours un peu déstabilisé lorsque, rencontrant les parents d’un élève sanctionné, je suis obligé de passer d’abord par une phase d’explication et de rappel bienveillant afin de préciser que, comme eux, je ne recherche que la réussite et l’épanouissement de leur enfant. Par naïveté peut-être, j’ai longtemps pensé que cette idée était acquise.

En ce jour de grève dans l’Education nationale, j’aimerais donc que chacun puisse y réfléchir ce soir lorsque son enfant rentrera à la maison et lui racontera sa journée. Avant de blâmer ces professeurs « qui ne travaillent que 18 heures par semaine, qui sont tout le temps en vacances et qui se plaignent tout le temps », demandez-vous s’ils n’ont pas quelques raisons.

Source: Le Nouvel Observateur